«Thirtha. C’est le nom de notre banque de semences. En hindi, cela signifie «lieu sacré» – une jonction entre différents mondes. C’est exactement ce que Thirtha représente pour nous. C’est là que résident nos biens les plus précieux: un savoir ancestral et des semences locales. Cette banque de semences rassemble les paysan-ne-s de la région. Je vis avec ma famille dans l’État du Karnataka, dans le sud de l’Inde. Pour beaucoup de femmes ici, Thirtha est un lieu de rencontre, d’échange et de soutien mutuel.
Les variétés anciennes sont très importantes pour nous, en particulier le millet. Dans mes champs poussent le millet doigt (éleusine), le millet commun, le millet japonais et le millet browntop. Cette culture ancestrale est aujourd’hui plus précieuse que jamais: elle nécessite peu d’eau, prospère sur des sols pauvres et résiste mieux à la chaleur que beaucoup d’autres céréales. En ces temps de dérèglement climatique, le millet nous apporte une sécurité, tout en préservant notre souveraineté alimentaire et notre autonomie.
Sri Kolari
Bibi Jan a 41 ans et est titulaire d’un Bachelor en Arts. Elle habite à Teerth, dans le Karnataka, avec son mari et ses deux enfants. Pour elle, que 2026 soit l’Année des Agricultrices est une reconnaissance longtemps attendue de la force et l’importance des femmes paysannes.
Son vœu pour cette année:
J’aimerais voir les femmes reconnues comme des leaders et des décideuses – pas seulement comme des assistantes en agriculture.
Certifiées en agroécologie
Le millet joue également un rôle central au sein de notre groupe de femmes, Bibi Fatima. Nous avons uni nos forces, il y a huit ans, avec un objectif clair: renforcer les moyens de subsistance des familles paysannes grâce à l’agroécologie. Nous avons investi dans des machines pour nettoyer, décortiquer et moudre le millet. Aujourd’hui, nous préparons des mélanges prêts à être cuisinés que nous vendons dans la région. Grâce à une collaboration active avec SWISSAID et des organisations locales, nous avons pu sensibiliser une trentaine de villages aux bienfaits de cette culture.
Mais nous ne produisons pas seulement de la nourriture. Des savons à base de papaye ou de charbon, ainsi que des jus de plantes médicinales, font désormais partie de notre gamme. L’année dernière, notre groupe a reçu le Prix Équateur 2025 du PNUD (Nations Unies) – l’une des distinctions internationales les plus prestigieuses en matière de biodiversité. Ce fut un moment fort en émotions. Cette reconnaissance prouve que nos connaissances et notre travail font réellement la différence.
Faits et chiffres
Une grande puissance agricole
L’Inde possède 153 millions d’hectares de terres agricoles (soit 37 fois la superficie de la Suisse) et s’impose comme le deuxième plus grand producteur agricole mondial. Près de la moitié de la population active travaille dans ce secteur, essentiellement de petits exploitants dont les parcelles ne dépassent pas un à deux hectares.
Invisibles et sans droits
En Inde, les femmes effectuent environ 70% du travail agricole et produisent une part tout aussi importante de la nourriture. Pourtant, elles possèdent moins de 14% des terres, et beaucoup ne bénéficient même pas du statut légal de «paysanne». En conséquence, elles se retrouvent privées d’accès au crédit, aux assurances ou à la formation professionnelle.
Un monde difficile pour les femmes
L’Inde figure parmi les pays les plus dangereux au monde pour les femmes. Dans le rapport mondial sur l’écart entre les genres (Global Gender Gap Report), le pays se classe au 131e rang sur 146. De nombreuses Indiennes travaillent plus de 16 heures par jour, s’occupant des champs, des enfants et des autres membres de la famille.
La force de la solidarité
Être paysanne en Inde n’est pas chose facile. Rares sont les femmes qui possèdent leur propre terre. À cela s’ajoutent le peu d’accès à la formation, ainsi qu’un manque de reconnaissance et de soutien au quotidien. C’est ce qui rend la solidarité entre femmes d’autant plus essentielle: elle nous porte et nous grandit. J’ai appris que je pouvais être à la fois paysanne, entrepreneuse, mère, étudiante et gardienne de la nature.
Le soir, je repense souvent au travail de la journée et je planifie le lendemain. Trouver l’équilibre entre l’agriculture et la vie de famille est un défi. Mais cela me maintient active et me lie profondément aux femmes de ma région. Et c’est ce qui me permet de dormir sereinement.»