Face aux chocs climatiques répétés, les semences paysannes constituent un levier central de résilience pour les communautés rurales du Kenya. Le projet EmergenSeed soutient l’accès, la circulation et la conservation de semences adaptées aux conditions locales afin de renforcer la souveraineté semencière et l’autonomie des familles paysannes.
En bref
But
- Renforcer les mécanismes de préparation, d’intervention et de relèvement en cas d’urgence pour les paysan-ne-s touché-e-s par les aléas climatiques ;
- Soutenir la production de variétés de semences locales résistantes au climat ;
- Améliorer l’accès aux semences gérées par les paysan-ne-s grâce à des banques de semences communautaires et des foires aux semences ;
- Promouvoir des politiques qui protègent et soutiennent les systèmes semenciers locaux.
Dans plusieurs régions rurales du Kenya, le changement climatique bouleverse profondément les cycles agricoles et compromet, par conséquent, la sécurité alimentaire des familles paysannes. Le phénomène El Nino, en 2023 et 2024, en est un exemple frappant. Les pluies torrentielles ont inondé des terres déjà fragilisées, détruisant les cultures restantes. Dans certaines régions du nord-ouest du pays, notamment dans les comtés de Turkana et de Baringo, de nombreuses familles se sont retrouvées entièrement dépendante de l’aide humanitaire.
Les semences paysannes comme levier de résilience
Dans ce contexte d’instabilité croissante, les semences paysannes jouent un rôle essentiel. Sélectionnées, conservées et transmises au fil des générations, elles sont mieux adaptées aux écosystèmes locaux et aux conditions climatiques extrêmes que les semences standardisées.
L’accès à des semences paysannes diversifiées permet non seulement de relancer la production agricole après une crise, mais aussi de renforcer l’autonomie des communautés rurales et leur capacité à faire face aux chocs futurs.
Semences paysannes locales en bouteille, sur les étagères d'une banque de semences.
Distribution de semences paysannes
Les semences paysannes sont au cœur de notre projet EmergenSeed. Lancé en 2024 en partenariat avec Seed Savers Network, il vise à soutenir les populations rurales dans le besoin à la suite d’El Nino.
Sous forme de colis d’urgence, de nombreux foyers dans le besoin ont reçu des semences adaptées aux conditions locales : maïs, sorgho, mil, haricots, niébé, parfois des boutures de patate douce.
Des foires semencières ont aussi été mises en place. Des leaders paysans, ayant multiplié des semences entre deux saisons, ont pu vendre leurs surplus à d’autres familles de la région. Près de sept tonnes de semences ont ainsi changé de mains, alimentant un circuit court qui renforce l’autonomie locale plutôt que la dépendance à l’aide extérieure.
Les résultats ont été particulièrement encourageants: certain-e-s paysan-ne-s, grâce à ces semences paysannes, ont récolté entre onze et quinze sacs de maïs sur seulement un demi-acre de terre. Ce succès démontre le potentiel des semences locales lorsqu’elles sont bien adaptées aux conditions climatiques.
La foire aux semences organisée par le projet. Des personnes échangent ou achètent des semences locales résistantes au climat.
Foire semencière où près de sept tonnes de semences ont alimenté un circuit court qui renforce l’autonomie locale plutôt que la dépendance à l’aide extérieure.
Banques de semences communautaires
Le projet s’inscrit également dans une stratégie à long terme visant à reconstruire la souveraineté semencière et à renforcer la capacité des communautés à faire face aux crises futures. Des banques de semences communautaires ont été créées ou renforcées, permettant de sécuriser les stocks pour les saisons à venir. Plus de 1000 variétés de semences sont stockées au sein de 140 banques de semences communautaires, dont 13 ont été réhabilitées par le projet.
Selon Daniel Wanjama, CEO de Seed Savers Network, ces réseaux décentralisés réduisent les risques liés aux maladies et aux ravageurs: «Dans une situation où une seule personne produit et partage des semences, si sa variété est infectée, tous les paysans en subiront les conséquences. À l’inverse, la diversité des stocks de semences dans les systèmes semenciers gérés par les paysan-ne-s offre une forme de protection».
Un constat que les paysans et paysannes partagent. Un participant au projet explique: «Avant, nous recevions de grandes quantités de semences et nous les plantions tous. Si les semences avaient un faible taux de germination ou si elles n’étaient pas adaptées à cet environnement, nous subissions tous des pertes de récolte, ce qui laissait la communauté dans une situation encore pire.»
Daniel-Wanjama, SSN-Director during a visit of the Seed Savers Network in Kenia.
Dans une situation où une seule personne produit et partage des semences, si sa variété est infectée, tous les paysans en subiront les conséquences. À l’inverse, la diversité des stocks de semences dans les systèmes semenciers gérés par les paysan-ne-s offre une forme de protection.
Daniel Wanjama, CEO de Seed Savers Network, partenaire du projet
La mise en place de ces banques de semences s’accompagne de formations pratiques sur les techniques de production de semences, ainsi que sur les méthodes de conservation traditionnelle pratiquées depuis des générations. Dans les comtés de Turkana et Baringo, 20 parcelles de démonstration ont été mises en place et présentent des variétés soigneusement sélectionnées et adaptées aux zones climatiques locales. Dans ces zones arides, les parcelles abritent des cultures résistantes, capables de pousser avec peu d’eau.
«J’ai cultivé des haricots mungo obtenus grâce à notre banque de semences communautaire. Malgré des pénuries d’eau occasionnelles, j’ai récolté cinq sacs, que j’ai vendus via le système de bons lors de la foire semencière. J’ai reçu 150 000 KES (env. 900 CHF) grâce à cette vente.», explique un paysan de Baringo.
Un cadre politique favorable à la souveraineté semencière
L’importance des semences a également été reconnue au niveau national. En novembre 2025, une décision historique de la Haute Cour du Kenya a jugé inconstitutionnelles plusieurs dispositions de la loi kényane sur les semences et les variétés végétales criminalisant la conservation, l’échange et la vente de semences paysannes.
Cette décision reconnaît enfin ces pratiques agricoles ancestrales comme un droit fondamental, et non comme un délit. Elle ouvre un espace politique nouveau pour le développement de systèmes semenciers paysans plus justes, plus diversifiés et mieux adaptés aux défis climatiques contemporains.
Un groupe de paysannes dans une banque de semences du Kenya