La malédiction des matières premières, ça suffit !

La malédiction des matières premières, ça suffit !

Plus le sous-sol d’un pays est riche en minerais, en pétrole, en métaux précieux, plus sa population croupit dans une déglingue sans issue. Dans tous les pays ? Non. Si un fermier américain trouve du pétrole dans son champ, il saute en l’air de joie : sa fortune est faite. Si un paysan congolais ou péruvien voit des représentants de sociétés minières ou pétrolières débarquer dans sa région, il sait que les ennuis commencent ; et il se tourne vers le ciel pour demander ce qu’il a fait pour mériter une telle malédiction.

Le terme n’est pas trop fort. Car sinon, comment expliquer, par exemple, que la population du Niger, pays qui figure parmi les premiers producteurs d’uranium – qui alimente les centrales nucléaires françaises -  qui regorge d’or et aussi de pétrole, soit jusqu’à aujourd’hui identifiée comme l’une des plus misérables au monde ?

Cette réalité, hé bien des dizaines d’organisations non gouvernementales, des ONG du monde entier, ont estimé, il y a tout juste dix ans, que ce n’était pas une fatalité. Elles ont lancé une campagne mondiale, intitulée «Publiez ce que vous payez», en anglais «Publish What You Pay», qui exige des sociétés minières et pétrolières de rendre publics les montants qu’elles versent aux autorités des pays producteurs, en échange de milliers de barils, de tonnes d’or, d’uranium ou de coltan.

Pourquoi ? Pour mettre un terme à la signature de contrats conclus en toute opacité entre des gouvernements corrompus et des compagnies qui se comportent souvent comme des gangsters, tirant profit de toutes les failles d’Etats fragiles et de non droits. De telles informations permettent par ailleurs aux citoyens de ces pays de demander des comptes à leurs dirigeants quant à l’utilisation de ces fonds, et de faire pression pour qu’ils servent réellement à améliorer les conditions de vie de la population.

La semaine dernière à Amsterdam, des représentants d’une soixantaine de pays ont fait le bilan de cette décennie, qui a permis des avancées spectaculaires, aussi bien dans les pays producteurs que dans ceux qui abritent les sièges de sociétés actives dans le négoce et l’extraction de matières premières. Le coup de tonnerre est parti des Etats-Unis où dès l’année prochaine, après des années d’intense lobbying, ces sociétés devront rendre publics les montants versés aux gouvernements. Une véritable révolution ! Et l’Union européenne est en train de plancher sur des règles similaires, qui devraient être promulguées cet automne.

Du coup, léger malaise. Que va faire la Suisse, qui est devenue un véritable plaque tournante du commerce de pétrole brut et autres matières premières extractives ? Pourra-t-elle encore longtemps, seule contre tous, renoncer à exiger davantage de transparence dans les flux financiers de ces sociétés à la réputation sulfureuse, ayant leur siège en Suisse, telles que Glencore, Xstrata, ou encore Trafigura ? Et courir le risque de voir sa réputation régulièrement entachée par des scandales retentissants.

Article écrit par Catherine Morand, journaliste, SWISSAID et paru dans "24 heures" et "La Tribune de Genève", le 27 septembre 2012.