Spéculation effrénée sur l’Arc lémanique

Spéculation effrénée sur l’Arc lémanique

La campagne sur l’initiative «Pas de spéculation sur les denrées alimentaires» des Jeunesses socialistes bat son plein. Et le peuple tranchera le 28 février prochain: la Confédération doit-elle légiférer pour empêcher une spéculation excessive, débridée, sans contrôle, sur les matières premières agricoles; ou continuer à laisser faire «la main invisible» du tout puissant marché, selon la formule consacrée, au risque de faire basculer des personnes, qui consacrent l’essentiel de leurs revenus pour se nourrir, dans une déglingue sans issue?

Du côté des partisans de l’initiative, on fait valoir les dizaines d’études, sérieuses et bien documentées, qui toutes attribuent une bonne part de responsabilité à la spéculation excessive dans la hausse des prix des matières premières agricoles ainsi que leur volatilité. Du côté des opposants, on en brandit d’autres, qui tentent de démontrer que la spéculation n’a que peu, voire pas d’effet du tout sur les prix de la nourriture, voire même un effet régulateur.

Vous l’aurez remarqué? Sur un nombre croissant de thèmes d’une actualité brûlante – spéculation, changement climatique, OGM, etc. –, les débats sont de plus en plus parasités par des études pseudo-scientifiques qui disent tout et son contraire, et neutralisent toute évidence. Une chose demeure certaine: «L’impact de la spéculation financière sur la flambée des prix alimentaires est désormais largement reconnu, et ce phénomène doit être contrôlé au plus vite.» Parole d’Olivier de Schutter, rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation de 2008 à 2014.

L’initiative qui sera soumise à votation le 28 février s’attaque uniquement à la spéculation «nuisible», celle qui a explosé dans la foulée de la crise financière, alors que les investisseurs, cherchant désespérément des nouveaux produits financiers, se sont rués sur le riz, le blé, le maïs, le soja. Comme par hasard, c’est précisément à ce moment-là que les prix de ces denrées alimentaires ont explosé, déclenchant des émeutes de la faim qui sont encore dans toutes les mémoires. La financiarisation extrême du marché des matières premières agricoles a été rendue possible par une libéralisation excessive, une dérégulation, que l’initiative des Jeunesses socialistes cherche précisément à endiguer.

Au sein de l’Union européenne, cette préoccupation s’est déjà traduite dans les faits, avec l’adoption, en janvier 2014, de la directive européenne sur les marchés d’instruments financiers, qui vise précisément à freiner la spéculation, en imposant désormais aux marchés à terme des limites maximales dans le négoce de produits agricoles de base. Les Etats-Unis ont fait de même. Et notre pays, connu pour être la plus importante place de négoce de grains au monde, serait bien inspiré de se conformer à ces nouvelles directives internationales, sans attendre de se faire taper sur les doigts, comme ce fut le cas pour le secret bancaire.

Des enquêtes menées par les œuvres d’entraide «Pain pour le Prochain» et «Action de Carême» montrent que les banques suisses ont investi quelque 3,6 milliards de francs dans des fonds de placement afin de spéculer sur des produits agricoles de base. Certaines de nos caisses de pension ne sont pas en reste, sans que les citoyens suisses dont elles gèrent les retraites ne soient informés. A cela s’ajoute la présence, sur les rives du Léman, du club ABCD, à savoir Archer Daniels Midland, Bunge, Cargill et Louis Dreyfus, dont les propres hedge funds spéculent à coups de milliards sur des matières premières agricoles.

Lorsque les opposants à l’initiative continuent à répéter que la place économique et financière suisse va en pâtir, que ces géants du négoce vont délocaliser, songent-ils aux dommages collatéraux que ne manquera pas de causer à l’image de la Suisse le prochain scandale lié à une spéculation délirante sur les prix du riz, du blé, du maïs, du soja, organisée à partir de l’Arc lémanique?

Article de Catherine Morand, paru dans le Courrier du mercredi 20 janvier