Schizophrénie climatique

Schizophrénie climatique

07.12.2015. Alors que se poursuit à Paris la Conférence de l’ONU sur le climat, de nombreux pays qui y sont représentés s’apprêtent à signer – ou viennent de le faire – des mégas-accords commerciaux qui plomberont encore davantage le climat, et réduiront à néant les mesures qui pourraient être prises lors de la COP21.

De quoi s’agit-il? Eh bien de ces multiples accords commerciaux conclus – ou en cours de négociation – dans la plus grande discrétion, tels que le TTIP ou TAFTA (Transatlantic Trade and Investment Partnership) qui lie l’Union européenne aux Etats-Unis; ainsi qu’une kyrielle d’autres, aux acronymes peu connus, tels que le CETA (Comprehensive Economic and Trade Agreement), le FTAAP (Free Trade Area of Asia and the Pacific), le TPP (Trans-Pacific Partnership), entre autres, qui vont encore booster les échanges à longue distance entre les continents. Mais dans un contexte où la production, le transport, la consommation et le gaspillage de l’alimentation représentent déjà la moitié du total des gaz à effet de serre, est-ce bien raisonnable de continuer à promouvoir des accords qui vont encore augmenter leurs émissions?

La composante «agriculture et alimentation» de ces accords commerciaux promeut un élevage et une agriculture industriels, dévastateurs pour le climat, sous-traités dans des pays à bas salaires, avec peu de contraintes environnementales ou sanitaires, qui vont, encore davantage qu’aujourd’hui, parcourir des milliers de kilomètres avant d’atterrir dans les supermarchés et les assiettes des uns et des autres, sous toutes les latitudes. Or les émissions produites par les porte-conteneurs et leurs millions de rotations sur tous les océans pèsent déjà très lourdement sur le climat. Et voilà que l’intensification des échanges commerciaux renforce encore leur progression. Paradoxalement, le transport maritime international demeure le seul moyen de transport auquel ne s’applique pas l’engagement de l’Union européenne en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Dans son récent rapport intitulé «Ces accords commerciaux qui dopent le changement climatique», l’organisation internationale GRAIN y voit par ailleurs «une réelle menace pour la souveraineté alimentaire, l’agriculture paysanne et de proximité», ainsi que pour les initiatives incitant à consommer local, qui pourront être accusées de «distorsion au libre-échange promu par ces accords». Or, c’est précisément ce type d’agriculture, basé sur les principes de l’agroécologie, qui permet de lutter contre le réchauffement climatique et de refroidir la planète, notamment en fixant du CO2 dans le sol. Son principal défaut aux yeux des grandes entreprises de l’agrobusiness: cela ne leur rapporte rien.

Le réchauffement climatique est devenu un énorme business. Les représentants des sociétés de biotechnologie et les multinationales agrochimiques participent activement à la COP21, pour, entre autres, vanter les mérites de semences génétiquement modifiées pour lutter contre le changement climatique, mises au point par Monsanto et Syngenta. Les mêmes font à Paris la promotion de «l’Alliance mondiale pour une agriculture intelligente face au climat», dernier avatar de l’agrobusiness mondialisé pour acquérir de nouvelles parts de marché, sous couvert de développement durable et de lutte contre le changement climatique.

Lors de la COP21, la voix de l’agriculture familiale – célébrée l’année dernière par les Nations Unies, y compris pour son rôle dans la lutte contre le réchauffement climatique – risque cependant d’être noyée sous les solutions technologiques proposées par des apprentis sorciers pour réparer le climat. Ces solutions miracles, qui dédouanent les industries les plus polluantes de leurs responsabilités, passeraient par un parasol spatial censé refroidir la Terre, grâce à un bouclier solaire formé d’immenses miroirs en orbite; ou encore par la séquestration et le stockage du carbone dans des puits souterrains. Autant de solutions contestées, relevant de l’ingénierie climatique, ou géo-ingénierie, présentées à la Conférence sur le climat, pour faire croire que la technologie et des modèles informatiques hasardeux vont sauver la planète.

Article de Catherine Morand, paru dans Le Temps du 7 décembre 2015