Ruée sur le Niger, entre secret et paranoïa

Ruée sur le Niger, entre secret et paranoïa

L’exploitation minière bat son plein au Niger, dans la plus grande opacité et un climat ultrasécuritaire. Ce qui ne favorise pas la lutte pour une meilleure répartition de cette richesse.

Aéroport de Niamey. Un imposant avion militaire de l’US Air Force stationne sur la piste d’atterrissage. A l’entrée du pays, contrôle en règle des papiers, plus enregistrements biométriques et empreintes obligatoires des dix doigts. Avant l’arrivée au Grand Hôtel, sans doute l’établissement de luxe le mieux protégé de la capitale: des gardes armés, une barrière, un détecteur de mines, un nouveau contrôle. Enfin, la voiture avance au pas. Slalom obligatoire entre chicanes et bidons remplis de ciment. Au comptoir, vous tentez de réserver la dernière chambre disponible, mais déjà un agent de sécurité baraqué, moulé dans son t-shirt noir et arborant un badge AREVA, vous apostrophe: «Avez-vous été sensibilisé?» «Ah non, pas question! Ça fait deux ans que je viens ici. On ne me la fait plus!» s’agace un coopérant belge.

Au Niger, la «sensibilisation» consiste à subir un cours accéléré sur les risques sécuritaires dans le pays. Les expatriés sont particulièrement visés. Tout le monde a en mémoire les enlèvements de sept employés travaillant pour le géant français du nucléaire, par des mouvements affiliés au groupe al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), en septembre 2010. D’autres événements récents ont encore confirmé que ces mouvements sont prêts à frapper, y compris des cibles militaires (23 personnes, dont 18 soldats, quatre kamikazes et un civil tuées dans une attaque à la voiture piégée contre une caserne à Agadez en mai 2013) ou dans la capitale (attaque contre la principale prison civile de Niamey, cet été).

Mesures superflues?

Malgré tout, pour beaucoup de Nigériens, les mesures déployées dans le sud du pays suscitent colère et incompréhension. Elles coupent encore davantage la population du quartier des ambassades, barricadé, des centres de décision, des hommes de pouvoir... et du secteur minier. «La sécurité, la sécurité... ici, il n’y a pas autant de problèmes, tout ça c’est fait pour permettre aux compagnies minières de travailler tranquilles», lâche Issa, membre d’une association réclamant plus de transparence dans les industries extractives.

Cette question de la transparence et de l’accès aux informations a été cette semaine à l’affiche de trois jours de conférences et de débats au Palais des congrès, organisés par le GREN (Groupe de réflexion et d’action sur les industries extractives au Niger, lire dessous). L’initiative a permis d’entendre les doléances de populations venues de toutes les régions, confrontées au manque de respect des engagements sociaux et environnementaux par les opérateurs privés. Pas seulement concernant l’extraction de l’uranium, mais aussi celle du charbon, du pétrole (exploité depuis novembre 2011 par la China National Petroleum Corporation-
CNPC dans la zone d’Agadem) et de l’or.

Le rythme d’attribution de nouvelles concessions s’est singulièrement accéléré ces deux dernières années. Toute la partie du Niger à l’ouest du Massif de l’Aïr est déjà quadrillée. A l’extrême est, l’étonnant potentiel pétrolier du Niger reste un sujet méconnu du public, alors qu’il «était déjà signalé depuis dix ans par la compagnie Esso», révèle, cartes géologiques à l’appui, Soumaïne Adoum, expert tchadien invité au Forum de Niamey.

Prix à la baisse

Cette ruée vers des ressources énergétiques et minières exploitables explique-t-elle en partie le virage sécuritaire de l’actuel gouvernement? Certains en sont convaincus. Ils invoquent comme exemple la situation du pays voisin, le Mali, théâtre de la présence militaire étrangère. Les critiques au sujet de l’opacité du secteur minier nigérien sous le régime du président Mahamadou Issoufou s’accentuent. Ce lundi, il a encore été ouvertement accusé par Hama Amadou – jusque-là son principal allié politique, qui se positionne désormais comme rival en vue de l’élection présidentielle de 2016 – de «brader les richesses minières du pays».
Pourtant, Isoufou avait luimême qualifié d’«inadmissible » le fait que l’exploitation de l’uranium nigérien par Areva ne contribue que pour 5% au budget national.

Contrats non publiés

«Le doublement du prix de l’uranium exploité par Areva que l’ex-président Mamadou Tandja avait réussi à arracher à la France en 2009 (avant d’être renversé lors d’un coup d’Etat, le 18 février 2010, ndlr) n’a pas duré. Depuis, le prix a été révisé à la baisse», explique un député. Au sein de l’Assemblée nationale, il existe bien une commission chargée de suivre le secteur minier, mais plusieurs de ses membres ont admis lors du Forum international de cette semaine que tout un pan des dossiers leur échappait.

Alors que d’autres Etats ouest-africains, comme le Sénégal, ont franchi un cap en prévoyant depuis août 2013 de publier désormais l’ensemble des contrats miniers, les députés nigériens n’ont accès qu’à une version escamotée qui paraît au Journal officiel: les précisions fixant les engagements des compagnies d’extraction et leur contribution au développement local sont en annexe des conventions, et non publiées.

Une situation paradoxale, comme le résume le consultant Maïna Boukar Karthey, invité comme expert à ces conférences: la nouvelle Constitution de cette 7e République «n’est jamais allé aussi loin» dans les avancées démocratiques, inscrivant à de multiples reprises les principes de transparence, bonne gouvernance et respect des droits humains dans les articles de loi. Cette nouvelle Constitution du Niger stipule même dans son article 149: «L’exploitation et la gestion des ressources naturelles doit se faire dans la transparence.» «Maintenant, les textes sont là. Il reste à les appliquer», résume Boukar Karthey.

Un soutien genevois au Niger

Comment promouvoir la transparence sur les activités minières, mieux redistribuer les revenus, contraindre les compagnies exploitantes à respecter les droits humains et l’environnement? A Niamey, le GREN (Groupe de réflexion et d’action sur les industries extractives au Niger) organisait cette semaine, avec l’appui de l'Association SWISSAID Genève et de la FGC, un Forum international pour tenter de répondre à ces questions. «Cette rencontre intervient au moment où notre pays s’est engagé dans la diversification des partenaires et de l’exploitation des richesses naturelles», souligne Solli Ramatou, directrice du GREN. «Des conditions très favorables ont été créées pour attirer les investisseurs, tant au niveau national que régional. Des quatre coins du monde, les compagnies affluent». Et pourtant, le Niger est classé parmi les deux derniers selon l’Indice
du développement humain du PNUD.

Article de Gilles Labarthe, journaliste, agence DATAS, membre de l'Association SWISSAID Genève, paru dans le Courrier du 21 septembre 2013