Ancrer la responsabilité des entreprises dans les stratégies de durabilité

Ancrer la responsabilité des entreprises dans les stratégies de durabilité

A l’occasion du 4ème «Commodities Global Summit» organisé par le Financial Times à Lausanne les 13 et 14 avril 2015, les ténors du négoce de produits agricoles, dont Cargill, Olam et Barry Callebaut ont entonné en choeur le chant de la durabilité.

Les dirigeants du négoce fondent leurs appels à la durabilité sur les constats suivants: premièrement, les entreprises reconnaissent l’empreinte majeure que leurs activités ont sur l’environnement, les populations locales, l’accès à l’eau, aux terres, et donc, d’une manière générale, sur les conditions de vie des populations dans les pays producteurs. Cette responsabilité a également été soulignée, lors des débats au Beau-rivage de Lausanne, par Mick Davis, président du Conseil d’administration d’Xstrata, jusqu’à sa fusion avec Glencore. Après des décennies de déni, la reconnaissance par les négociants de leur responsabilité quant à l’impact de leurs activités sur les populations des pays en développement producteurs de matières premières ne peut être que saluée.

Deuxième constat: ces mêmes entreprises reconnaissent que leur réactions à des campagnes menées par la société civile – dénonçant par exemple la déforestation en Malaisie et en Indonésie ou encore le travail des enfants dans les plantations de cacao en Afrique de l’Ouest - n’ont débouché, dans un premier temps, que sur des actions dites philanthropiques, telles que la construction d’une école ou d’un dispensaire. Et ce, à grand renfort de communication et de rapports CSR (Corporate social responsability).

Ce n’est que dans un deuxième temps que des initiatives sectorielles, «ambitieuses», mais de portée limitée, ont été développées; telles que la table ronde sur l’huile de palme durable (RSPO) ou la CocoaAction, à laquelle se sont joints les onze principaux acteurs de la chaîne de valeur, dont Cargill, Nestlé et Barry Callebaut. Les entreprises en appellent maintenant à dépasser ce stade réactif et à développer des chaînes de valeur «100% durables». Les dirigeants, y compris des banques commerciales (ABN Amro, par exemple), l’ont eux-mêmes constaté: la pression sur les marques et les risques de réputation «remontent» la chaîne de production et les enjoint à développer une approche de durabilité beaucoup plus en amont, par le biais d’études d’impact sociales et environnementales. On prône dès lors le dialogue avec les communautés, une gestion durable des terres, de l’eau, etc. La durabilité est appelée à devenir un «impératif stratégique», devant être ancrée dans l’ensemble des chaînes de valeur des sociétés de négoce.

La convergence de ces propos avec les instruments récemment adoptés à l’ONU et à l’OCDE en matière de responsabilité des entreprises est frappante et bienvenue.

C’est en effet exactement l’approche qui est définie dans les Principes directeurs de l’ONU relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme, reprises dans les Principes directeurs de l’OCDE à l’intention des entreprises multinationales, adoptés en 2011. Au cœur même de ces instruments, approuvés par la Suisse, se trouve en effet la mise en place d’une procédure de diligence raisonnable (due diligence), dont l’objectif premier est d’identifier, de prévenir et de remédier à toute incidence négative sur les droits humains par les entreprises, tout au long de leurs chaînes de valeurs, ainsi que de rendre compte des mesures prises dans ce but; soit un objectif principalement préventif. Ces standards internationaux qui codifient, de manière détaillée, ce que les Etats sont à même d’exiger des entreprises opérant depuis leurs territoires, eu égard au respect des droits humains et de l’environnement, font l’objet d’un large consensus entre Etats, secteur privé et ONGs.

Encore faut-il que ces principes ne restent pas lettre morte et soient appliqués par les entreprises. C’est pour assurer la mise en place effective – et l’opérationnalisation de ces principes au cœur même des stratégies des entreprises - qu’une large coalition d’ONG suisses, dont SWISSAID, a lancé, le 21 avril 2015, une initiative populaire visant à rendre obligatoire en droit suisse «une diligence raisonnable» en matière de respect des droits humains et de protection l’environnement par les entreprises, et ce, dans l’ensemble de leurs relations d’affaires. Une telle norme, contraignante, permettrait d’établir le fondement même de la responsabilité des entreprises dans le cadre de leur stratégie de durabilité. Les modalités concrètes de cette diligence pourront être établies de manière sectorielle de manière à intégrer les spécificités de chaque filière.

La durabilité est appelée à quitter le stade de la (seule) communication pour venir s’ancrer dans la gestion des risques – également pour l’environnement et pour les droits humains des populations concernées - et la compliance des entreprises, et donc s’intégrer au plus haut niveau de décision stratégique de l’entreprise.

Photo: culture de cacao en Colombie. (c) SWISSAID

Article  de Laurent Matile, expert politique de développement / matières premières, SWISSAID, paru dans le Temps du 12 mai 2015