Le courage des militants qui s’attaquent aux matières premières

Le courage des militants qui s’attaquent aux matières premières

A Livingstone dans le sud de la Zambie, chaque nuit, j’ai été réveillée par le passage de trains qui passaient non loin de l’hôtel où j’ai séjourné durant quelques jours. Les gens de la région le surnomment le «train du cuivre», puisqu’il transporte le précieux métal depuis les mines de la «Copperbelt», la ceinture de cuivre, au centre de la Zambie, et celles du Katanga voisin, en République démocratique du Congo. Les convois traversent ensuite le Zimbabwe, jusqu’aux ports d’Afrique du Sud, direction: la Chine. Aujourd’hui comme hier, les trains construits à la période coloniale servent avant tout à exfiltrer les matières premières, des mines jusqu’aux métropoles, hier la Grande-Bretagne, la France, le Portugal; aujourd’hui, la Chine.

Une saignée sans fin, qui ne profite guère aux populations locales. Le documentaire Zambie, à qui profite le cuivre?, diffusé en 2011 sur France 5, avait fait scandale en expliquant par quels tours de passe-passe la compagnie Glencore, dont le siège se trouve à Zoug, avait instauré un vaste système d’évasion fiscale, au détriment de l’Etat zambien; et comment l’exploitation de l’«or rouge», dans la ville de Mufulira – où se trouve la plus grande fonderie de cuivre d’Afrique, propriété du géant minier anglo-suisse – tue ses habitants à petit feu.

C’est dire si le choix de Livingstone en Zambie était pertinent pour accueillir mi-juillet 2017 une rencontre de l’ensemble des coalitions africaines de Publiez ce que vous payez (en anglais: Publish What You Pay, PWYP), un réseau mondial d’organisations de la société civile, qui en appellent à la transparence et à la responsabilisation du secteur extractif, afin que les revenus pétroliers, gaziers et miniers servent à améliorer la vie des populations. «En dénonçant l’opacité et le caractère inéquitable des contrats pétroliers et miniers, les coalitions PWYP ont incontestablement permis d’améliorer la transparence dans ce secteur hautement stratégique pour les pays africains», a relevé le professeur sénégalais Ismaila Madio Fall, qui conseille plusieurs gouvernements dans ce secteur. Mais beaucoup reste à faire.

Au Niger, Ali Idrissa, responsable du ROTAB, une ONG nigérienne, en sait quelque chose. Parce que son organisation exige davantage de transparence dans les contrats miniers et pétroliers que signe son pays avec Areva en France, ou avec la Chine, il est régulièrement arrêté, jeté en prison. «Je ne comprends pas nos autorités, nous sommes pourtant leurs alliés puisque nous nous battons tous dans l’intérêt du Niger et des Nigériens». Il déplore qu’encore aujourd’hui, Areva refuse de se soumettre au code minier nigérien. Récemment, le ROTAB a accompagné une délégation de parlementaires nigériens qui sont allés à la rencontre de la population dans les régions où l’uranium et le pétrole sont extraits, ainsi que des représentants des compagnies qui les exploitent. «Les Chinois ont d’abord refusé de nous recevoir, nous, les élus qui représentons la population», s’offusque-t-il. «Les Chinois, c’est un casse-tête, un autre monde», a ainsi expliqué le député Mazidou Boukary, qui faisait partie de cette délégation.

Les défis demeurent donc nombreux. Mais à Livingstone, les représentants de vingt-cinq pays africains ont confirmé leur engagement à lutter, quel qu’en soit le prix, pour que les richesses naturelles de leur pays bénéficient aux populations. «C’est notre pays, nous n’avons nulle autre part où aller, nous nous battons aussi pour l’avenir de nos enfants», m’ont déclaré plusieurs d’entre eux, en confiant aussi leur crainte de voir leurs familles payer pour leur engagement. Car nombre d’entre eux sont dans la ligne de mire de leurs dirigeants comme des grands groupes miniers et pétroliers internationaux. Elisa Peter, directrice de PWYP, a expliqué comment l’association se mobilise lorsqu’un des membres de la coalition est en danger. «Récemment, nous avons aidé l’un d’eux à renforcer la clôture de sa maison pour protéger sa famille, régulièrement menacée», raconte-t-elle. Les hommes et les femmes présents à Livingstone sont en tout cas admirablement courageux.

Article de Catherine Morand paru dans le Courrier du jeudi 3 août 2017