Une révolution verte en Afrique : à quel prix ?

Une révolution verte en Afrique : à quel prix ?

Les fondations Gates et Rockefeller investissent des milliards de dollars pour inonder l’Afrique de semences hybrides, d’engrais et de pesticides, au nom d’une Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) dont les organisations paysannes africaines ne veulent pas.

On aurait pu penser que les crises multiples qui ont déferlé sur le monde ces derniers temps allaient rendre les décideurs plus raisonnables. Mais no way. C’est bien pour intégrer au marché mondial 180 millions de petits paysans africains qu’un conglomérat complexe d’intérêts financiers et institutionnels, réunis en une Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA), promeut à coups de milliards de dollars une agriculture hig-tech. En préconisant un accès généralisé des paysans à des semences hybrides à haut rendement, ainsi qu’aux engrais et aux pesticides dont ce type de semences à impérativement besoin. Derrière les fondations Gates et Rockefeller, qui mènent cette «révolution» tambour battant en déferlant notamment sur tous les centres de recherche agricole du continent, on trouve également des institutions financières comme la Banque mondiale, ainsi que tous les grands noms de l’agrobusiness tels que Syngenta, DuPont Pioneer Hi-Bred ou Monsanto, dont plusieurs anciens collaborateurs figurent au sein du Conseil d’administration de l’AGRA. C’est dire si à terme, l’introduction de semences transgéniques brevetées va fatalement figurer à l’agenda de cette nouvelle Révolution verte.

Ce type d’agriculture est pourtant complètement dépassé, montré du doigt par les experts les plus pointus qui dénoncent les dégâts générés par une agriculture industrielle misant sur le «tout chimique». Ainsi, le récent rapport IAASTD (International Assessment of Agricultural Knowledge, Science and Technology for Development) fruit du travail de quelque 400 experts internationaux reconnus, parvient à la conclusion que l’agriculture biologique de proximité est la voie la plus prometteuse pour permettre de relever les défis du futur. Poursuivre dans la voie d’une agriculture productiviste, misant sur un recours massif à des intrants chimiques ou génétiquement modifiée, laquelle ne diminue en rien leur utilisation, conduit selon eux droit dans le mur.

Las ! Dans les stratégies agricoles prônées par le multimilliardaire Bill Gates qui fait de l’agriculture africaine un de ses plus importants chevaux de bataille, on cherchera en vain la simple mention du terme «agriculture biologique». Normal : ce type de technique a un défaut principal : celui d’être quasiment gratuit. Un terme qui résonne d’une manière hostile aux oreilles d’un Bill Gates et de ses pairs. Sa fondation qui compte plusieurs anciens hauts cadres de Monsanto met des milliards à la disposition de AGRA pour « révolutionner » l’agriculture africaine et lui permettre, officiellement, d’être plus performante. Officieusement, il prépare un boulevard aux grands semenciers, fabricants de semences transgéniques, d’engrais et de pesticides.

Appliquer au contexte africain les mêmes recettes qu’en Asie il y a quelques décennies en faisant l’impasse sur le coût environnemental et social très lourd qu’elles ont engendré – nappes phréatiques contaminées, perte de fertilité des sols, disparition de nombreuses variétés et millions de paysans chassés de leurs terres – apparaît comme totalement irresponsable sur un continent où plus de 70 % de la population vit de l’agriculture. La première tentative d’une révolution verte sur terre africaine avait échoué : les paysans s’étaient retrouvés avec des terres acidifiées, devenues stériles à force d’exploitation abusive. Et avait mis à mal une biodiversité extrêmement riche, mais fragile.

En 2007, la nomination de l’ex-secrétaire général des Nations Unies Kofi Annan à la présidence de l’AGRA a représenté un grand « coup » pour ses promoteurs. Mais a toutefois déçu voire révolté les représentants des organisations paysannes. «La stratégie de l’Alliance est de faire croire qu’il s’agit d’une initiative émanant des Africains eux-mêmes», déplore Mamadou Goïta, membre de la COPAGEN, la Coalition pour la protection du patrimoine génétique africain. Il a lui-même eu personnellement l’occasion de rencontrer des représentants de l’AGRA et de débattre à son sujet avec Kofi Annan. Il estime aujourd’hui que «ces gens sont de mauvaise foi et défendent avant tout les intérêts des multinationales semencières et non ceux des paysans africains.»

Cette coalition dénonce régulièrement la mainmise de AGRA sur les centre de recherche agricoles sur le continent, les salaires mirobolants proposés aux chercheurs africains, régulièrement invités par les compagnies agrogénétiques aux Etats-Unis. «Les gens d’AGRA essaient en permanence de nous piéger, en tentant de passer par des ONG américaines sur le terrain pour conclure des accords avec des associations paysannes, dénonce Bernadette Ouattara, responsable d’INADES au Burkina Faso. Nous devons être en permanence sur nos gardes, c’est déplorable.»

Même si AGRA a un vocabulaire très ONG, ne parlant que de petits paysans africains qu’il s’agit d’aider, de lutte contre la faim, etc. à aucun moment pourtant, ceux-ci n’ont été réellement consultés. Dans la foulée des émeutes de la faim, cette Alliance s’est profilée comme LA solution pour sortir l’Afrique de la malnutrition. Elle joue sur du velours auprès de l’opinion publique occidentale : qui oserait remettre en cause le fait que l’agriculture africaine doit être appuyée ? Et le terme très attractif de «Révolution verte» fait miroiter, y compris auprès des décideurs du continent, des jardins verts, des légumes qui poussent à profusion…

Pourtant, dès le début, les critiques furent vives. Ainsi, lors du Forum international sur la souveraineté alimentaire qui s’était déroulé à Nyeleni au Mali à la fin de l’année 2007, les représentants d’associations paysannes africaines avaient rejeté le droit à Kofi Annan d’être leur porte-parole et de s’exprimer au nom de 50 pays et 680 millions d’Africains. Ils avaient également dénoncé l’utilisation par les multinationales agrochimiques d’images d’Africains pauvres et souffrant de la faim pour booster la vente de leurs semences transgéniques, ainsi que de leurs semences hybrides et autres engrais et pesticides, censés résoudre les problèmes agricoles de l’Afrique.

Lorsque l’on voit les milliards qui sont en jeu et le véritable rouleau compresseur qui est en marche pour accaparer les semences, les terres, et le savoir-faire ancestral des paysans africains, on est pris de vertige. Car enfin, le choc provoqué par les émeutes de la faim ne saurait légitimer en aucune manière la mainmise d’entreprises privées sur l’agriculture africaine, ni la perte de contrôle par les paysans de leurs propres semences. Une telle perspective pourrait rapidement générer des désastres encore bien pires que tous ceux auxquels il nous a été donné d’assister.