La recherche agricole en Afrique phagocytée par les multinationales de l'agrochimie

La recherche agricole en Afrique phagocytée par les multinationales de l'agrochimie

Assetou Samaké, biologiste, généticienne, professeure à l’université de Bamako (Mali), sera l’une des intervenantes phares de la conférence organisée en septembre 2011 par SWISSAID sur la recherche dans l’agriculture. Elle dénonce la mainmise des multinationales agrogénétiques sur les centres de recherche agricole en Afrique.

Assétou Samaké est une femme pressée. Outre ses cours d’amélioration variétale à l’université de Bamako, elle est très engagée au sein de la Coalition pour la protection du patrimoine génétique africain (COPAGEN). Et prend régulièrement la parole pour dénoncer l’imposture des OGM, qui gagnent du terrain sur le continent africain, ainsi que le dévoiement de la recherche et des chercheurs en Afrique. «Depuis quelques années, nous assistons à une véritable agression de nos paysans, de nos chercheurs, mais aussi de nos responsables politiques, afin qu’ils ouvrent toute grande la porte aux OGM», explique-t-elle.

Elle évoque ces rencontres organisées aussi bien sur le continent africain qu’aux Etats-Unis, auxquelles sont conviés à grands frais des chefs d’Etats, des ministres africains de l’agriculture, ainsi que des responsables de centres de recherche ou des leaders d’associations paysannes, avec un message clair : l’agriculture africaine a besoin des OGM et la recherche, sur le continent, doit aller dans ce sens. «On les invite, on les loge dans les plus grands hôtels, on leur montre de grands champs de plantes transgéniques, on leur dit qu’il ne faut pas rater le train des OGM, et à leur retour, ils ne jurent que par les cultures transgéniques», dénonce Assétou Samaké, qui n’hésite pas à parler
d’une forme de «corruption idéologique».

Détournement de la recherche
Du coup constate-t-elle, le peu de ressources financières consacrées à la recherche scientifique sur le continent africain, le peu de structures existantes, hé bien tout cela est réorienté vers les OGM et les biotechnologies. «Il s’agit là d’un détournement de ressources, car les besoins des paysans africains qui assurent la majorité de la production alimentaire ne se situent pas là».

Reste que dans un contexte de grande précarité économique, il est difficile pour un chercheur bien formé, mais privé de crédits, de mener à bien ses recherches, ou pour un centre de recherche agricole sans budget de fonctionnement, de résister aux fonds colossaux mis à la disposition par Monsanto, Syngenta, mais aussi l’USAID, ou encore l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA), pour faire de la recherche sur des variétés de mil, de sorgho ou de maïs transgéniques. «Après la corruption idéologique de nos dirigeants vient la corruption financière de nos chercheurs, estime Assétou Samaké. Tu travailles sur les OGM, on te finance tel projet. Lorsqu’on est un chercheur appauvri et désoeuvré qui n’a pas de moyens pour travailler, on peut être tenté, mais je le déplore».

Elle évoque avec un brin de nostalgie la situation qui prévalait dans les années 60–70. Les Etats africains misaient alors sur l’autosuffisance alimentaire et une valorisation des ressources génétiques nationales. «Nous disposions alors de structures de recherches dignes de ce nom, qui avaient été nationalisées après les indépendances, explique Assétou Samaké. La recherche agricole nationale a obtenu des résultats intéressants dans l’amélioration de nos semences locales, adaptées à notre contexte». Puis vint le temps des ajustements structurels du FMI et de la Banque mondiale, avec des coupes importantes dans le budget de la recherche ; et une réorientation des politiques agricoles. «On n’a plus alors parlé d’autosuffisance alimentaire, mais de sécurité alimentaire, en clair, on nous a dit : «Mangez ce qu’on vous apporte et taisez-vous ! Ne demandez pas d’où viennent les semences, nous nous occupons de tout».

Le sorgho et le niébé transgénique dans les labos
Pour cette scientifique brillante, le fait que l’Afrique perde de plus en plus le contrôle de ses programmes de recherche scientifique, de ses ressources génétiques, de ses semences, de ses choix même en matière d’alimentation, représente une douleur, une catastrophe. «Désormais, si nos ressources génétiques sont transformées en laboratoire, c’est à notre insu, en partie dans nos pays, mais le plus souvent à l’étranger», assure-t-elle.

Assétou Samaké essaye d’en savoir le plus possible sur ce qui se concocte dans les stations de recherche en matière de plantes africaines génétiquement modifiées. Par exemple, les recherches sur une variété de niébé transgénique progressent, de même que le sorgho dit «biofortifié», en fait OGM, actuellement cultivé dans un environnement confiné. «Nous avons beaucoup de peine à obtenir les informations sur ce qui se trame dans les laboratoires de recherche, regrette-t-elle. Nous devons recouper les témoignages de paysans, de chercheurs, d’ONG, aussi, qui nous soutiennent».

C’est ainsi qu’elle a appris l’existence d’un sorgho génétiquement modifié développé par Syngenta en Suisse, avant d’être expérimenté en Afrique du Sud. Ou encore de niébé, variété de haricot consommée en Afrique de l’Ouest, qui fait l’objet d’expérimentations dans des laboratoires au Burkina Faso, pays devenu lui-même un véritable laboratoire pour toutes sortes d’expériences transgéniques, et ce dans l’opacité la plus totale. «Les tests sur les OGM sont cachés dans nos pays, parce que leurs promoteurs savent qu’il y a de la résistance», conclut-elle, bien décidée à tout faire pour accroître cette résistance.