Quoi de neuf sur le front des semences ?

Quoi de neuf sur le front des semences ?

La Suisse participe cette semaine à la réunion du comité directeur du Traité international des Nations unies sur les ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture, appelé couramment «Traité sur les semences», qui se déroule du 24 au 28 septembre à Oman. Ce traité, adopté en 2001 et entré en vigueur en 2004, était censé faciliter l’accès de tous à la diversité des semences. Mais dix ans plus tard, c’est tout le contraire qui s’est passé.

Par ce traité, rappelle le mouvement paysan Via Campesina, l’industrie semencière peut de fait puiser librement et gratuitement dans l’immense trésor des semences accumulées par des siècles de sélections paysannes, et les stocker ensuite dans ses propres collections privées.

Dans le même temps, les collections de semences publiques accessibles à tous disparaissent les unes après les autres. Et dans un nombre croissant de pays, les paysans qui produisent leurs propres semences, les cultivent, les échangent, sont traités en criminels.

C’est exactement ce qui s’est passé en Colombie, et qui a provoqué une explosion de colère d’organisations paysannes qui ont lancé au cours de ces dernières semaines une grève générale, bloqué les routes, interrompu tout approvisionnement des villes. Une résolution «970» promulguée en 2010 interdit aux agriculteurs colombiens de conserver leurs propres semences, qui devient un acte hors-la-loi.

Selon l’organisation GRAIN, en l’espace de trois ans, les autorités colombiennes ont ainsi fait détruire près de 4000 tonnes de semences locales. L’année dernière, les forces de l’ordre avaient pris d’assaut les entrepôts et les camions de riziculteurs dans la province de Huila, et détruit 70 tonnes de riz produit à partir de semences locales «non autorisées».

Dans un nombre croissant de pays, les paysans n’ont désormais plus accès qu’aux semences de l’industrie semencière qu’ils doivent racheter chaque année, avec leur corollaire: une panoplie complète d’engrais chimique et de pesticides, vendus à prix forts. Les multinationales agrochimiques, telles Syngenta et Monsanto, occupent le terrain, s’attribuent le monopole du marché des semences national, rachètent les sociétés de semences locales.

En Inde aujourd’hui, les cultivateurs de coton n’ont plus aucun accès aux semences locales de coton qu’ils utilisaient depuis toujours: le marché des semences de coton a été totalement envahi par les graines transgéniques de Monsanto et de Syngenta. Pourtant, la résistance fut très forte, depuis les débuts; mais face au rouleau compresseur des pressions politiques, économiques, exercées sur l’Etat indien, toute résistance et critique du coton transgénique, le Bt cotton, est désormais criminalisée. Dans le même temps, les suicides de paysans pris à la gorge par les dettes prend des allures de catastrophe nationale.

En Colombie, la mobilisation des paysans a contraint le gouvernement, début septembre, à suspendre la résolution 970 pendant une période de deux ans. Les autorités ont indiqué qu’elles mettront à profit  ces deux ans de suspension pour édicter de nouvelles règles sur les semences «qui n’affecteraient pas les petits agriculteurs».

En Colombie comme ailleurs dans le monde, les paysans se battent pour leur survie. L’Etat ne leur apporte aucun appui, mais signe des Accords de Libre-Echange (ALE) avec les Etats-Unis et l’Union européenne qui noient les producteurs colombiens sous des afflux d’importations subventionnées. Dans le même temps, le gouvernement favorise activement l’accaparement des terres par de grandes entreprises, souvent étrangères, afin de promouvoir une agriculture industrielle, destinée à l’exportation. Au détriment d’une agriculture familiale, orientée vers la souveraineté alimentaire.

La CNUCED vient pourtant de publier à Genève un rapport choc qui appelle au soutien de l’agriculture paysanne et de l’agroécologie. Son titre se passe de tout commentaire: «Réveillez-vous avant qu’il ne soit trop tard» («Wake up before it is too late»). Ce document va totalement à l’encontre du modèle agricole et de développement par ailleurs promu par les Etats-Unis et l’Union européenne, lequel génère des catastrophes humaines et écologiques sans précédent dans les pays dits du Sud.

Article de Catherine Morand, paru dans le Courrier du 27 septembre 2013.