La face obscure du miracle indien

La face obscure du miracle indien

L’expression est de la romancière indienne Arundhati Roy, qui évoque régulièrement dans ses écrits le sort de centaines de millions de paysans, spoliés de leurs terres, livrés aux multinationales de l’agrobusiness, sans appui ni protection de l’Etat, véritables laissés pour compte du « miracle » économique indien, alors qu’ils représentent plus de 70% de la population.

Ces véritables « damnés de la terre » - qui croupissent dans une misère sans issue, se suicident par dizaines de milliers en absorbant des pesticides, quittent leur lopin de terre, étranglés qu’ils sont par des dettes - ont repris en ce début du mois d’octobre 2012 leur bâton de pèlerin pour crier leur désespoir, et marché, marché, marché, sur des centaines de kilomètres. Une « marche de la justice » coordonnée par le mouvement Ekta Parishad, qui s’inspire de la « marche du sel » menée par Gandhi en 1930 pour arracher l’indépendance aux colons britanniques.

Ils avaient déjà été des milliers à marcher en octobre 2007 pour exiger une véritable réforme foncière, qui leur permettrait de devenir propriétaires de la terre qu’ils cultivent depuis des générations, et d’échapper ainsi à la prédation de l’Etat central et des sociétés privées de l’agrobusiness qui font main basse sur la terre. Mais sans succès.

Le 11 octobre dernier en revanche, une semaine seulement après le début de la marche de quelque 100'000 paysans sur la capitale Dehli, le gouvernement indien a fait une volte-face spectaculaire en s’engageant à procéder rapidement à une réforme agraire majeure. Du coup, les marcheurs ont mis un terme à leur périple, dans la ville historique d’Agra, qui abrite le Taj Mahal, pour célébrer cette victoire, en parlant de ce 11 octobre comme « d’un jour historique dans une cité historique ».

Le gouvernement central de Dehli s’est engagé à convaincre chaque Etat de mettre rapidement en œuvre une réforme agraire, à présenter d’ici 6 mois une directive qui offre un meilleur droit au logement et à l’accès à la terre pour des millions de paysans, et promis la mise en place de tribunaux spéciaux afin de résoudre les conflits interminables autour de la propriété de terres, qui opposent souvent des paysans à des grandes compagnies actives dans l’agrobusiness.

Une semaine plus tard, le 19 octobre 2012, le prestigieux quotidien économique indien « The Economic Times » lâchait une autre « bombe » en annonçant dans ses colonnes qu’un comité de six experts scientifiques indiens de premier plan, mandatés par la Cour Suprême recommandait un moratoire de dix ans et l’arrêt total des essais en plein champ de l’ensemble des cultures génétiquement modifiées, coton transgénique compris. Si le moratoire était confirmé, cela représenterait une belle victoire pour toutes les organisations paysannes, de protection de l’environnement, de consommateurs, qui luttent et résistent depuis des années à l’introduction d’OGM dans l’agriculture indienne. Ainsi que pour l’ancien ministre de l’environnement Jairam Ramesh qui avait exigé un moratoire sur l’introduction d’une variété d’aubergine transgénique estampillée Monsanto, malgré les pressions insensées de la compagnie américaine, qui exerce un lobby incessant sur les élus indiens.

En apprenant cette nouvelle, j’ai aussitôt repensé aux villages indiens dans lesquels je me suis rendue il y a trois ans, submergés par une publicité outrancière de Monsanto et de Syngenta, vantant les bienfaits de leur coton transgénique, mettant en scène des gourous ou des acteurs de Bollywood, pour les aider à convaincre les paysans indiens d’acheter leurs semences de coton génétiquement modifiées, qu’ils devront racheter chaque année au prix fort. Les récentes recommandations du comité d’experts scientifiques auprès de la Cour Suprême représentent en tout cas un véritable pied de nez au très puissant lobby agrogénétique indien, animé et soutenu par Monsanto, Syngenta et quelques autres.

Cette chronique, écrite par Catherine Morand de SWISSAID, est parue dans Le Courrier le 26 octobre 2012.