La famine menace malgré le pétrole, SWISSAID tire la sonnette d'alarme

La famine menace malgré le pétrole, SWISSAID tire la sonnette d'alarme

Le Courrier, vendredi 31 août 2018.

Au Tchad, les agriculteurs sont frappés de plein fouet par les effets du changement climatique et de la crise économique et sociale, informe Swissaid. Pas de fatalité, cependant, selon l’ONG suisse, la mauvaise gouvernance et la corruption gangrènent ce pays dirigé d’une main de fer depuis vingt-sept ans par le président Idriss Déby, soutenu à bout de bras par la France. En avril dernier, celui-ci a orchestré une réforme constitutionnelle lui assurant les pleins pouvoirs et la possibilité d’être réélu sans limitation de nombre de mandats.

Dans un rapport de juin 2017, Swissaid mettait aussi en cause la multinationale suisse Glencore, qui a obtenu l’exclusivité de l’exploitation de l’or noir dans le pays, « étroitement impliquée dans un système où l’argent de l’extraction pétrolière n’arrive pas jusqu’à la population » (l'édition Le Courrier du 13 juin 2017). Le point depuis N’Djamena avec Olivier Ngardouel, agroéconomiste et représentant de Swissaid au Tchad.

Quelle est la situation de la crise alimentaire au Tchad ?

Olivier Ngardouel: Presque un demi-million d’enfants sont mal nourris aujourd’hui, et 5 millions d’habitants risquent la famine, selon le Programme alimentaire mondial. Cela n’est pas nouveau. Chaque année, cela se reproduit entre juillet et septembre pendant la période charnière entre les récoltes de l’année précédente et celles de l’année en cours. On constate un déficit chronique entre la production céréalière et les besoins alimentaires des ménages. La situation est plus critique encore ces dernières années, notamment en raison des crises politiques que connaissent nombre de pays voisins, comme, le Nigéria et la République centrafricaine, qui entraînent leur lot de réfugiés, et à cause du changement climatique.

Quelles sont les causes structurelles du déficit de la production?

Les conditions climatiques jouent pour beaucoup. Les pluies sont devenues très irrégulières. Elles sont parfois très importantes, causant des inondations ruinant les récoltes, et d’autres fois presque absentes. Certaines zones du pays sont excédentaires et d’autres déficitaires, et on constate un manque de coordination et d’infrastructures. Le manque de diversification de l’alimentation, très dépendante des céréales, est un autre facteur clef.

L’Etat investit-il dans l’agriculture? Un rapport de Swissaid indique que l’Etat aurait engrangé plus de 13 milliards (Dollars US) de recettes des revenus du pétrole depuis 2003…

On sait que l’Etat tchadien y a consacré entre 5 et 8% de son budget ces dernières années. Le gouvernement a lancé un Programme national de sécurité alimentaire censé encourager la production et la diversification agricole. Il y a mis beaucoup d’argent mais le résultat n’a pas été au rendez-vous. Nous constatons un manque de vision globale et des détournements importants. Nous déplorons le manque d’engagements des responsables, une mauvaise gouvernance et beaucoup de clientélisme. Parallèlement, l’Office national de sécurité alimentaire a mis en place de grandes banques de céréales, qui achètent dans les régions excédentaires pour vendre à prix subventionnés dans les régions déficitaires. Mais même à prix réduits, les paysans pauvres ne parviennent pas à acheter ces aliments. On constate par ailleurs que ce sont des marchands qui paient ces céréales pour les revendre plus cher ensuite. Le gouvernement a aussi mis à disposition de tracteurs; mais là aussi ces machines servent surtout à de hauts fonctionnaires et des personnes bien placées et pas toujours aux paysans pauvres. Nombre de ces tracteurs sont maintenant en panne, faute de pièces de rechange et d’entretien.

Les revenus de l’or noir ont-ils bénéficié à la population?

C’est tout le contraire. Le coût de la vie a explosé depuis le début de l’exploitation du pétrole. Et rien n’est venu le compenser. Le pouvoir d’achat s’est fortement détérioré et les revenus du pétrole n’ont pas été utilisés de façon efficiente en faveur des populations les plus vulnérables.

En 2017, votre rapport déplorait que la Société des hydrocarbures au Tchad soit une boîte noire qui ne publie ni bilan annuel ni résultats financiers. Est-ce que cela a changé?

Rien n’a fondamentalement changé depuis lors. Le gouvernement avait fort mal réagi à nos critiques. Mais les constats que nous faisions, notamment sur les mauvaises pratiques de la multinationale suisse Glencore, lui a permis de renégocier favorablement les échéances et les conditions des prêts qu’il avait contractés auprès de la firme.

Que fait Swissaid pour aider les paysans?

Nous travaillons à renforcer leurs capacités productives de manière durable et les encourageons à diversifier leurs cultures, leurs ressources alimentaires et leurs activités génératrices de revenus. En particulier grâce à l’agroécologie et au maraîchage, à la mise à disposition de variétés de semences de courte durée et adaptées, par exemple, qui sont plus résistantes à la mauvaise répartition des pluies. Varier différentes espèces sur la même parcelle permet aussi de garantir des récoltes. Nos interventions touchent 25 247 bénéficiaires directs et 144 503 bénéficiaires indirects. Nous menons aussi des activités de plaidoyer pour une meilleure gouvernance économique. Nous soutenons la société civile et les associations de producteurs dans leurs actions pour mettre l’Etat face à ses responsabilités, et afin de changer le cadre institutionnel en faveur des intérêts de la population.

Propos recueillis par Christophe Koessler, Le Courrier, vendredi 31 août 2018

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