«Mes enfants dorment mal le ventre vide»

Chaque année en août, de nombreuses familles de paysans tchadiens souffrent de la faim. Avant la récolte d’octobre, les greniers sont vides. Cette année, la situation est particulièrement alarmante : un million de personnes souffrent de la faim.

Marie Madouné remplit un bol de pâte blanche - mélange de millet et de sorgho cuits dans de l’eau salée -, et le dépose à l’envers sur un plat de manière à créer une demi-boule. Elle sert ce mélange à ses enfants au petit-déjeuner, puis à nouveau le soir lorsqu’il en reste suffisamment. Cette paysanne le sait bien : «On dort mal l’estomac vide.»

A l’instar de nombreuses familles paysannes, la période de «soudure» est éprouvante pour la famille Madouné. Pendant ces quelques mois d’été, au moment où commence la saison des pluies, les vivres viennent à manquer et la prochaine récolte est encore loin. La nourriture se fait rare et coûte chère. Les voisins n’ont plus les moyens de s’entraider. Comme le dit un proverbe tchadien, la saison des pluies c’est « un ciel mouillé, un sol boueux et des moustiques entre les deux ».

Un million de personnes qui souffrent

Les familles paysannes devront attendre jusqu’en octobre avant de pouvoir remplir leur grenier, battre les céréales et faire sécher les oignons. « C’est une période d’opulence par rapport à notre quotidien, il y a suffisamment à manger pour faire trois repas par jour.» Les cultivateurs les plus aisés peuvent même se permettre de faire porter aux champs le dîner des travailleurs.

Pour les Madouné, qui vivent au sud du Sahel, l’attente sera encore plus longue que d’ordinaire. La sécheresse qui a sévi au premier semestre a accéléré la pénurie de nourriture.

L’année dernière, durant la période de soudure, 900’000 personnes ont souffert de la faim. Cette année, ce chiffre est passé à un million, selon le Bureau de coordination des affaires humanitaires de l'ONU. Trois autres millions de personnes sont sérieusement menacées par la famine. Cette tragédie touche plus d’un quart de la population tchadienne.

La faim, une habitude

Le moment des récoltes, en octobre/novembre, coincide avec le paiement des frais de scolarité. Pour pouvoir les payer, Marie Madouné vend trois sacs de maïs à un prix bien en-dessous de leur valeur réelle. Ces prix cassés sont la conséquence de la vente simultanée de toutes les récoltes des villageois sur le marché. Une fois les caisses de la famille renflouées, il y a encore les visites chez le médecin à payer ou de nouveaux habits pour les enfants à acheter. Puis, à Noël, une chèvre entière est sacrifiée pour nourrir le clan. Après toutes ces dépenses, la récolte suivante est encore loin. Les champs ne suffisent donc pas à couvrir tous les besoins des paysans.

Marie Madouné et sa famille sont pourtant optimistes. L’année dernière, Marie a suivi un cours d’agroécologie dispensé par SWISSAID. Ce cours lui a permis de s’initier aux techniques modernes. Elle sait désormais comment pratiquer la culture mixte, afin que les plants se renforcent mutuellement, et comment apporter à la terre des nutriments essentiels. D’autres thèmes ont été abordés comme la production de semences, le reboisement des forêts menacées ou l’agrosylviculture. Avec toujours pour objectif de remplir son assiette le soir.

«Des résultats spectaculaires»

Marie a commencé par tester ses nouvelles connaissances sur une petite partie de ses terres. Elle a répandu du compost sur le sol avant de l’ensemencer, comme elle avait appris à le faire sur le champ d’essai de l’organisation partenaire. Au lieu de brûler systématiquement son champs après la récolte, elle s’est mise à récupérer la paille et le fumier des animaux pour en faire du compost qu’elle a mélangé à la terre. «Le résultat a été spectaculaire !», s’exclame-t-elle le visage rayonnant. «J’ai récolté 18 sacs de maïs.» En temps normal, elle en récoltait cinq.

Rien d’étonnant donc à ce que Marie ait décidé cette année de répandre du compost sur ses deux hectares de terres arables. Elle a même réussi à convaincre les autres femmes de son clan de lui emboîter le pas. La perspective de quadrupler leur récolte sans coûts supplémentaires les a convaincues d’accepter ce surcroît de travail.

«De plus, la culture sans produits chimiques préserve le goût des aliments et permet de les conserver plus longtemps», affirme Marie. Elle entend ainsi garder une bonne partie de sa récolte et attendre que les prix grimpent pour la vendre. Selon elle, c’est un bon moyen de lutter contre la faim et la pauvreté. Un point de vue partagé par toutes ses collègues : «Si nous avions entendu parler du compostage avant, nous n’en serions pas là aujourd’hui !»