Qui veut du bien aux paysans?

Qui veut du bien aux paysans?

Officiellement, tout le monde veut du bien aux paysans, pour être précis, aux «petits» paysans, ceux qui pratiquent une agriculture familiale, laquelle nourrit le monde, dit-on. C’est pour cette raison que les Nations unies ont décrété 2014 «Année internationale de l’agriculture familiale». Les gouvernements, les associations, les fabricants d’engrais et de pesticides, les sociétés de semences, la grande distribution, les organisations internationales, tout le monde vante leurs mérites et leur veut du bien…

Tout va donc pour le mieux, dans le meilleur des mondes, ou presque… C’est qu’à y regarder de plus près, le joli tableau des paysans heureux, en train de cultiver leur lopin de terre dans un paysage idyllique, entourés de leurs enfants, connaît quelques zones d’ombres.

Par exemple, on sait désormais que sur les quelque 842 millions de personnes sous-alimentées dans le monde, hé bien les trois quarts vivent en milieu rural. Ce sont ces mêmes paysans et paysannes, dont l’agriculture constitue le principal moyen de subsistance, qui représentent 76% des populations les plus pauvres à l’échelle mondiale.

Il doit donc il y avoir un problème, et cette Année internationale de l’agriculture familiale est une bonne occasion pour tenter de comprendre pourquoi ces paysans que nous apprécions tant figurent parmi les plus pauvres, se suicident plus souvent que d’autres catégories professionnelles, doivent quitter leurs champs pour gagner la ville et ses jobs hypothétiques…

«Notre ambition est de transformer l’agriculture africaine», a déclaré Mike Mack, le directeur générale de la firme suisse Syngenta, numéro un ou deux mondial des fabricants de semences transgéniques, de pesticides et d’engrais chimiques. «Nous voulons offrir aux producteurs les connaissances, les outils, la technologie et les services dont ils ont besoin». Pourquoi citer le CEO de Syngenta? C’est qu’à côté de nos agriculteurs de proximité, qui font du bio pour faire du bien à la terre et à la santé de celles et ceux qui consomment leurs produits, un véritable rouleau compresseur est en marche.

Comme le rappelle Olivier de Schutter qui fut Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation pendant 6 ans, jusqu’en mai 2014, «en encourageant le secteur privé à investir dans l’agriculture, après les crises des prix alimentaires du printemps 2008 et d’automne 2010, on ne s’est pas aperçu de toutes les implications en termes de choix d’investissements et d’orientation du secteur». Désormais nous y sommes: le secteur privé, mais aussi le secteur financier, ont fondu sur l’agriculture pour faire de l’argent, beaucoup d’argent. Et dans les pays dits du Sud, on peine encore à prendre toute la mesure des conséquences de la privatisation de pans entiers du secteur agricole, de l’accaparement des terres, au détriment des générations futures, qui prend des dimensions apocalyptiques.

J’ai assisté dernièrement à la première conférence agricole internationale organisée à Dar-es-Salaam en Tanzanie, intitulée «Agritech 2014». Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’on était loin de l’agriculture familiale. Même si chaque compagnie représentée disait se préoccuper des «petits» paysans, il s’agissait bien de promouvoir des monocultures intensives, sur des milliers d’hectares. Autant de terres perdues pour les petits producteurs locaux, lesquels deviennent, dans le meilleur des cas, des serfs sur des plantations qui portent un rude coup à une biodiversité africaine encore riche, mais pour combien de temps?

C’est ainsi que pour comprendre les défis et les enjeux qui se posent aux paysannes, d’ici et d’ailleurs, SWISSAID et l’Union suisse des femmes rurales organisent du 6 au 16 octobre 2014 un «Dialogue entre les paysannes», qui démarre le 6 octobre dans le canton de Genève, puis fait halte le 8 octobre dans le canton de Fribourg, pour finir à l’Olma de St-Gall. Ces femmes paysannes venues du Tchad, de Colombie, de Birmanie et du Canada auront des échanges passionnants avec leurs collègues suisses, au cours de manifestations largement ouvertes au public.

Article de Catherine Morand, paru dans le Courrier du 26 septembre 2014