Affamés de terres

Affamés de terres

En cette année 2014 proclamée Année internationale de l’agriculture familiale par les Nations Unies, les petits producteurs sont à l’honneur. Gouvernements et organisations internationales leur rendent hommage, expliquent que ce sont eux qui nourrissent le monde et gèrent la majeure partie des terres agricoles de la planète. Mais au-delà de ces hommages appuyés, de ces images bucoliques, nous n’avons droit qu’à peu d’informations sur l’extraordinaire concentration des terres agricoles à laquelle nous assistons aujourd’hui. Avec, comme corollaire, un nombre croissant de paysans chassés de leurs terres, obligés d’émigrer, et qui forment le gros des miséreux affamés essayant de survivre à la périphérie des mégalopoles.

C’est là tout le mérite du document “Affamés de terre” de nous le rappeler, produit par Grain, petite organisation internationale basée à Barcelone, qui, régulièrement, bat en brèche des idées reçues, et publie des informations qui font référence en matière de lutte des petits agriculteurs ou d’accaparement des terres. Ce document décrit de manière saisissante comment les grandes exploitations ont gagné du terrain, sur tous les continents, au détriment des exploitations familiales.

La situation qui prévaut en Europe est particulièrement dramatique, puisqu’elle a vu la disparition de millions de fermes familiales, en raison de politiques agricoles qui privilégient systématiquement les grandes exploitations. En Europe de l’Est, le processus de concentration des terres a démarré en trombe dans la foulée de la chute du Mur de Berlin. L’ouverture des marchés est-européens aux produits agricoles subventionnés d’Europe de l’Ouest a mis sur la paille des centaines de milliers de petits agriculteurs, tandis que les exploitations agro-industrielles ont fait main basse sur leurs terres.

C’est bien là tout le paradoxe: ce sont bel et bien les petits producteurs qui nourrissent le monde, mais c’est désormais en gérant moins d’un quart de l’ensemble des terres agricoles qu’ils le font. Et les petits et moyens agriculteurs sont contraints de travailler sur des parcelles de plus en plus petites. Car la lutte pour le contrôle des terres est de plus en plus âpre et violente. L’agriculture industrielle se répand sur tous les continents pour cultiver sur des millions d’hectares du soja, du palmier à huile, de la canne à sucre, du colza, destinés à l’exportation, exigés par millions de tonnes par le secteur agro-alimentaire. Du coup, ce sont autant d’hectares de bonnes terres agricoles qui sont détournées de la production alimentaire directe, pour aller, entre autres, remplir nos réservoirs sous forme d’agrocarburants.

La rapide expansion d’immenses exploitations industrielles produisant des matières premières agricoles est un phénomène relativement récent en Afrique, mais existe depuis plusieurs décennies dans de nombreux pays d’Amérique latine, avec la culture intensive de soja transgénique en Argentine et au Brésil, destiné au bétail européen et désormais chinois; ainsi que dans plusieurs régions d’Asie, avec la culture de palmier à huile en Indonésie et en Malaisie. Et à la clé, d’énormes dégâts sociaux et environnementaux.

Le comble est qu’on nous répète en boucle, depuis des dizaines d’années, que l’agriculture industrielle serait plus efficace, plus productive, et donc indispensable pour faire face aux défis alimentaires de la planète. Or - et c’est là un des mérite de l’organisation Grain de le rappeler - on constate que ce sont bien plutôt les petites fermes qui sont plus productives que les exploitations industrielles, puisque ce sont elles qui produisent les denrées alimentaires qui iront alimenter les marchés locaux et nationaux.

Il est en tout cas certain que la libéralisation des investissements et du commerce, la privatisation de l’agriculture et le recours au génie génétique, qui sont régulièrement préconisés pour augmenter la production alimentaire, vont engendrer de nouvelles catastrophes. Le Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation a récemment rappelé que la production alimentaire mondiale pourrait doubler en dix ans, si des mesures politiques correctes étaient mises en oeuvre pour aider les petits producteurs et l’agriculture traditionnelle. Puisse-t-il être entendu en cette Année internationale de l’agriculture familiale.

Article de Catherine Morand publié dans le Courrier du 3 juillet 2014.

Photo: (CC) flickr/jmsmith000